Décès P. Georges DELBOS, msc

, par PXL

texte de son neveu Gérard Lavayssière

Le Père Georges Delbos vient de s’éteindre à Gramat dans sa 99° année. Il a conservé jusqu’à la fin sa vivacité d’esprit et son sens de l’humour. Dans les derniers jours, malgré ses souffrances, il faisait de jolies phrases pour exprimer sa gratitude envers un ami, monsieur Grégory, ou pour évoquer le souvenir d’un ancien élève : « Un garçon remarquable que je ne saurais plus comment aborder depuis sa nomination à la charge de Vicaire épiscopal de Dax ! » Il nous offre l’exemple d’un homme qui avait conservé son âme d’enfant. Quelqu’un l’a écrit : le secret du bonheur, c’est un rêve d’enfant réalisé à l’âge mûr. Voilà le secret da sa longévité heureuse !
A quatorze ans, après l’obtention du premier prix au certificat d’études du canton de Faycelles, il avait voulu devenir missionnaire. Une vocation naturelle pour un grand lecteur de Jules Verne. Enfant de chœur, il avait été éduqué par un curé austère et exigeant, l’abbé Chiffray. Après la visite que je lui ai rendue quelques mois avant sa mort, j’ai cru voir, à la fenêtre mansardée de la maison de retraite d’où il me saluait longuement de la main et de la voix, l’ancien pensionnaire de la Petite Œuvre disant au revoir, le cœur gros, à ses parents venus l’accompagner par le train à Issoudun. J’ai klaxonné en démarrant, comme il le faisait lui-même par jeu quand il quittait la maison. Dans une « Lettre aux amis », il a résumé joliment son enfance : « des horizons qui faisaient rêver, une famille qui s’aimait, un prêtre qui appelait, un instituteur qui enseignait, une paroisse qui portait. » Bénéficiant des meilleures leçons, n’ayant sous les yeux que de bons modèles, un bon enfant ne pouvait que chercher à les suivre, et avec quelle ardeur il le fit !
Il a enseigné la philosophie à Issoudun, Dax, Vaylats, Nouméa, et Villefranche-de-Rouergue. Il avait un don particulier pour la parole. Pendant ses années de formation il avait remporté un concours national d’éloquence, la coupe DRAC, dont François Mitterrand fut un autre lauréat. Il excellait en particulier dans l’exercice le plus difficile et le plus ingrat qui soit, l’art de l’homélie.
Son autorité naturelle et sa forte personnalité lui ont permis d’occuper très tôt des postes de responsabilité à Issoudun, Caussade et Nouméa où il exerça les fonctions de Directeur Diocésain de l’Enseignement Catholique dirigeant 65 écoles et 1500 personnes. Dans les années quatre-vingts, lors des « événements » de Nouvelle-Calédonie, mis en cause par les Indépendantistes et séquestré dans son bureau, il eut même l’occasion de faire preuve d’un grand courage physique.
Doté d’une insatiable curiosité intellectuelle et d’une puissance de travail peu commune, il a consacré des milliers d’heures à des travaux de recherche sur l’histoire locale pour une thèse de doctorat illustrant « une conception hylémorphique de l’Histoire ». Aristote oblige. Saint Thomas aussi. Il a fouillé le sol de Faycelles, en particulier le site des Sarrasins et la grotte de la Moustarde.
Il aurait pu être appelé aux plus hautes responsabilités dans l’Eglise. Car c’était un organisateur hors pair, doué naturellement pour la communication. Il faisait des fiches. Il prévoyait tout, il planifiait tout. Il avait le génie de l’ordre et du rangement. Des objets comme des idées. S’il n’avait pas prononcé ses vœux religieux, il aurait été général ou chef d’entreprise. Pourquoi cet ostracisme dont il a souffert sans jamais se plaindre ? Sans doute en raison d’une réputation de sympathies de jeunesse pour l’Action Française. Quelle injustice ! Quelle erreur de discernement ! Il était trop intelligent pour être sectaire. Il voyait dans l’anticléricalisme une réaction normale contre le cléricalisme. Souvent je l’ai entendu regretter que les hommes s’enferment dans l’opposition horizontale entre la gauche et la droite, oubliant la seule véritable opposition, verticale celle-là, entre le haut et le bas. Il était à l’aise dans tous les milieux, au château aussi bien que dans la cour de ferme. Avec Georges de Caunes aussi bien que chez les Labat de Sainte-Colombe en Chalosse. Il recevait un ancien Secrétaire Général du Parti Communiste, candidat malheureux à la Présidence de la République, auquel il avait prodigué le conseil-peut-être judicieux, de changer le nom du parti.
Parvenu à l’âge de la retraite, il a redoublé d’activité. Grand voyageur, tout en résidant à Rome afin d’instruire, avec succès, le procès en béatification de Mgr de Boismenu, il a mis à profit ses années italiennes pour écrire sur l’histoire du Pacifique dont il est devenu un spécialiste reconnu. Chaque dimanche, il explorait un quartier de la Ville éternelle, publiant à 92 ans un dernier livre : Rome, cité prédestinée. Esprit éclectique et épris de modernité, il a réalisé des disques, des vidéos pour les écoliers de Faycelles. Il a animé des émissions radiophoniques. Sans oublier d’entretenir par courrier, puis par mails, une immense correspondance. Son style clair, incisif, nerveux, forgé par une longue pratique, ressemblait à celui de Voltaire, l’ironie et le sarcasme en moins. Il a préparé au baptême une de ses aide-soignantes, au mariage, Eric et Maylis sa petite-nièce.
Toute sa vie il a gardé une âme d’enfant. Celle d’un petit campagnard qui avait pioché la vigne à Côte Douce. Il aimait les ânes. Il parlait de l’âne de Bergon, un voisin de Faycelles. Il citait le poème de Francis Jammes : « J’aime l’âne si doux/marchant le long des houx./Il prend garde aux abeilles/et bouge ses oreilles ;/et il porte les pauvres/et des sacs remplis d’orge./Il va près des fossés/d’un petit pas cassé./Mon amie le croit bête/parce qu’il est poète./Il réfléchit toujours/Ses yeux sont en velours. » A chaque retour de voyage sa valise était pleine de cadeaux. Comme Napoléon ou Murat, il veillait à établir les siens. Il a fait venir son frère malade à Issoudun. Il m’a procuré mon premier poste. Comme un enfant il admirait son père, ancien poilu, « ce héros au sourire si doux ». Dans son adresse électronique « GJDelbos », il avait associé à son nom le prénom de sa mère. Sa mère Jeanne, et Marie, étaient les deux femmes de sa vie. Une vie de devoir, droite. Une vie donnée entièrement, sans compter, sans retour, sans regrets. Une vie où la fidélité occupait la première place. Une vie de bon soldat. D’agneau sacrifié. Une vie de prêtre de Jésus-Christ, de marcheur du Royaume des Cieux, de pèlerin obstiné. Son oui était oui, son non était non. Mais en suivant bien la ligne de crête qui protège de la chute possible dans un double abîme, celui du dogmatisme et celui du moralisme. Il incarnait la joie de vivre, toujours, et l’humour. Joyeux compagnon, hôte attentif, brillant causeur… et solide appétit, il a brillé dans ce qu’il appelait avec esprit « le Ministère des tables ». Il était toujours débordant d’énergie, une vraie force de la nature. La flamme a fini par s’éteindre.
Quel exemple pour notre époque où triomphent d’autres « -ismes » contre lesquels il a résisté de toutes ses forces, sans beaucoup d’espoir, mais avec panache comme Cyrano de Bergerac, et sans relâche : le relativisme, l’égoïsme, l’individualisme, l’hédonisme, le narcissisme, visage actuel du Péché suprême, celui des Origines… ! Oui, cet éternel enfant était un modèle d’homme accompli.

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