2019-06-30 Homélie Mgr Camiade

, par PXL

Dimanche 30 juin 2019
Notre-Dame du Puy, consécration d’un nouvel autel

Mes frères, rendons grâces au Seigneur pour l’Église qui n’est pas d’abord un bâtiment, mais un peuple, le peuple de Dieu appelé à la sainteté. Et au milieu de ce peuple, il y a le Christ, le Fils de Dieu qui s’est fait chair pour habiter parmi nous. L’autel est là pour nous rappeler cette place centrale du Christ dans son Église.
Les membres de l’Église ne doivent jamais oublier qu’ils font partie d’un peuple. L’Église n’est pas une association structurée de façon horizontale mais un Peuple appelé par Dieu, qui se rassemble à la convocation d’un autre, le Christ. C’est l’eucharistie célébrée sur l’autel qui nous rassemble et fait de l’Église un peuple. Le pape François nous rappelle souvent cette nécessité vitale pour l’Église de ne pas être mondaine ni auto-centrée, de ne pas céder aux tentations du néo-gnosticisme ni du néo-pélagianisme. Pour vaincre ces tentations, l’Église a besoin des sacrements par lesquels elle ouvre le cœur de tous à l’action de la grâce du Seigneur.
L’autel, au centre du chœur d’une église, manifeste cette dimension centrale du Christ. C’est vers l’autel que le regard est orienté quand on entre dans une église car c’est le lieu où le Christ se donne à nous dans l’eucharistie.
Ce dynamisme de l’eucharistie qui rassemble et constitue le peuple peut sans doute être soutenu et accompagné avec justesse par de belles liturgies, des chants qui favorisent une participation joyeuse et des paroles tonifiantes. Mais l’Évangile d’aujourd’hui nous conduit plus loin, beaucoup plus loin qu’une simple expérience émotionnelle de ferveur communautaire. Et ce qui pourra nous aider à ne pas oublier cette vérité plus profonde que va nous révéler l’évangile, c’est précisément l’autel, au centre du chœur. L’autel, lieu du sacrifice. L’autel, en forme de tombeau.
L’Évangile nous dit que « Jésus, le visage déterminé, prit la route de Jérusalem ». Ce moment est décisif : Jésus va vers sa passion, il le sait, il y est résolu, son amour pour nous, son amour pour moi (chacun d’entre nous peut se dire cela : son amour pour moi) ira jusqu’au sacrifice suprême de sa vie.
Cette détermination à aller à Jérusalem pour y vivre le sacrifice qui sauve le monde s’accompagne aussitôt d’un envoi : il envoie des messagers pour préparer sa venue. Dans ces messagers, nous pouvons déjà voir une figure des membres de l’Église, sans qui son sacrifice suprême qui est actualisé à chaque messe, ne pourrait pas répandre ses grâces dans chaque moment de l’histoire des siècles qui vont suivre. Mais voilà que ces messager se présentent dans un village de samaritains. Ceux-ci ne veulent pas accueillir Jésus parce qu’il se dirige vers Jérusalem. On pourrait penser que ce sont de simples préjugés idéologiques : les samaritains rejettent ceux qui vont prier à Jérusalem puisqu’ils prient, eux sur leur propre montagne et ils sont d’ailleurs rejetés par les juifs pour le motif contraire (cf. Jn 4,20). Mais cela peut aussi être compris sur un plan beaucoup plus profond : les messagers ont bien dû expliquer que Jésus était le Christ et qu’il allait offrir à Jérusalem le sacrifice suprême de sa vie pour sauver tous les hommes. Ce que les samaritains rejettent en n’accueillant pas Jésus, c’est donc bien le mystère de sa croix.
Cela est très actuel, bien que nous ne soyons plus du tout confrontés aux mêmes modèles de pensée. La pensée dominante aujourd’hui veut que chacun peut choisir sa manière de faire la fête et de rassembler du monde. Il y a tant de moyens techniques qui savent attirer, séduire, fasciner et provoquer des formes de frénésie collective. Il existe aujourd’hui beaucoup de corps mystiques qui n’ont pas le Christ pour tête. Ces nouveaux mysticismes séduisent et exaltent, procurent du bien-être très rapidement, donnent un sentiment de pouvoir et d’épanouissement personnel. N’est-il pas périlleux pour nous d’envier leur succès ? Nous peinons tant à faire découvrir la puissance centrale du mystère eucharistique, souvent perçu comme austère et peu attractif. Or, justement, le sacrifice du Christ qui est rendu actuel sur l’autel pendant la messe, est et doit rester le cœur de la liturgie chrétienne. Sa fécondité ne se mesure pas en fonction de l’émotion ressentie par une communauté qui se croit parvenue à une harmonie supérieure, mais la fécondité d’une messe dépend totalement de la réponse individuelle de chaque participant au don total que Jésus-Christ a fait de sa vie pour le sauver : en réponse à celui qui donne tout, je me donne moi-même ou pas ? J’engage ma liberté pour répondre à son amour par tout l’amour de charité dont je suis capable, ou pas ? Et cette réponse d’amour se vérifie bien davantage dans les actes concrets d’attentions aux plus pauvres et aux plus vulnérables qui en découleront que dans le sentiment d’avoir vécu une belle messe !
Comme au temps de Jésus et des samaritains, la question est de savoir si nous prenons au sérieux le visage déterminé de Jésus qui va livrer sa vie pour nous à Jérusalem ou si nous restons enfermés dans nos catégories, nos préférences, nos goûts et nos critères. Prendre au sérieux le visage déterminé du Christ, c’est répondre à son amour par une conversion profonde de notre cœur et des engagements concrets à mettre notre vie en accord avec l’Évangile de l’amour. Avant de communier à la messe, la première question n’est jamais de savoir si nous sommes en règle, si nous en sommes dignes (pour cela, il y a la prière avant la communion : Seigneur je ne suis pas digne de te recevoir, mais dis seulement une parole et je serai guéri). Avant de communier la vraie question est : à quoi est-ce que cela m’engage ? Quel effort le Seigneur me rend-il capable de réaliser pour répondre à son amour ? Suis-je prêt à me laisser transformer par cet amour brûlant, signe d’unité et lien de charité ? L’Église qui communie n’est pas une communauté parvenue à un quelconque degré de perfection, mais une communauté qui se laisse aimer d’un amour sans limite et accepte de ne pas mettre de limite à la réponse qui lui est demandée.
On comprend alors tout autrement les séquences suivantes de l’évangile de ce jour. Jésus s’y montre d’une exigence folle envers ceux qui le suivent : n’avoir pas de pierre où reposer sa tête, suivre Jésus sans prendre le temps d’accompagner son père mourant, ne pas même regarder en arrière pour dire au-revoir à ses proches. La réponse de chaque individu au sacrifice du Christ ne peut pas être une réponse tiède ni différée, ni hésitante.
Ne pas regarder en arrière, c’est se détacher de tout ce qui peut nous freiner dans l’urgence du royaume de Dieu. Il n’est pas facile de mettre réellement le Christ au centre de notre vie, comme la priorité des priorités. Dans nos vies, il y a des échecs et des moments de crise. La sainteté consiste à persévérer en s’en remettant à Dieu qui est la vraie source de notre joie.
L’autel est symbole du sacrifice du Christ parce qu’il est précisément le lieu où celui-ci se rend présent à chaque messe. C’est pourquoi l’autel est toujours placé au centre du chœur d’une église ou d’une chapelle pour que nous n’oubliions pas ce qui doit être le centre de nos existences et qu’il ne s’agit pas d’une ivresse facile, mais d’un don de soi toujours plus grand. Ce don toujours plus grand, personne d’autre que Jésus ne pourrait le demander. Seul celui qui a tout donné par amour pour nous peut l’exiger. Et s’il l’exige, c’est qu’il nous en donnera la force et c’est précisément cela qui fait la joie de l’Église. Amen.

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